Feeding the 5 000 ou la lutte contre le gaspillage alimentaire

Amsterdam, Londres, Paris, Nairobi, Nantes, Barcelone, Marseille, Bruxelles … Cannes a elle aussi dressée la table et réveillée nos couverts. Le 20 mai dernier sur la célèbre Croisette, le tapis rouge n’était pas uniquement de mise sur les marches du Palais des Festivals pour accueillir le gotha, un tapis de fumets exquis, vaporeux, flottant dans les airs faisait lui aussi son effet. En marge du Festival International du Film, un autre festival a fait son apparition pour la première fois à Cannes dont il fut difficile de ne pas succomber puis de s’y extraire tant nous étions tous comme happé par un tapis invisible nous y amenant lentement mais surement.

Lors du dernier Festival International de Cannes il fut donné l’occasion, à tout à chacun, de participer autrement et d’être, le temps d’une bonne demi-journée, un membre d’un jury insolite : celui du festival des saveurs. L’occasion donc de se retrouver en masse autour d’un banquet géant et pas des moindres. La cité du cinéma fut l’une des dernières destinations en vogue pour le mouvement « Feeding the 5 000 ». Pour la petite histoire, le Banquet des 5 000 est une campagne de grande envergure qui fut initiée par Tristam Stuart, expert mondial et fondateur de l’ONG international « Feedback ». Tristram Stuart a grandi dans une ferme de la campagne anglaise et a été sensibilisé dès son plus jeune âge au gaspillage alimentaire.

A 35 ans, il part en croisade contre ce fléau des temps modernes et en 2009 lui consacre un livre, Waste et organise à Londres son premier « Feeding the 5 000 » un repas public et gratuit pour 5 000 personnes exclusivement réalisé à partir de produits destinés à être jetés. L’objectif étant de sensibiliser l’humanité au gaspillage alimentaire, d’apporter des solutions tant globales que locales, de prouver qu’il est possible de moins gaspiller à toutes les étapes de la production alimentaire. 

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Que l’on soit producteur, distributeur ou consommateur,le gaspillage est partout et nous concerne tous. Alors qu’un milliard d’êtres humains ne mangent pas à leur faim soit 1 personne sur 6, un tiers de la production mondiale de nourriture est gaspillée, il est donc important d’agir dès maintenant et à tous les niveaux.

Le 20 mai dernier aux abords de la Roseraie sur la splendide Croisette, la mer n’était pas prête à s’apprêter contrairement à ces montagnes de fruits et de légumes en attente d’une sortie de scène plus digne que celle de se retrouver au fond d’une insipide poubelle bleue. Véritable bouquet garni de couleurs, de saveurs, les convives attendaient tels des crustacés cardinalisant à la vue des mets en attente d’être consommés.

Alors Barbie s’est prêtée au jeu, elle a ciselée, concassée, cernée, mondée, évidée, réservée, râpée pendant quelques heures pour apprécier d’autant plus les plats offerts gracieusement. L’occasion aussi d’en savoir plus en participant et en profitant des animations autour de la réduction des déchets, du gaspillage alimentaire et de l’éducation au goût. Un évènement qui a permis de prendre conscience que le calibrage des fruits et des légumes pour soigner leur apparence nuit à leur qualité et conduit irrémédiablement à jeter des tonnes de denrées à la poubelle.

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Le gaspillage annuel par foyer est évalué à 600 euros aux Etats-Unis et 400 euros en France. Il serait de 300 euros au Japon, un pays qui importe 60 % de sa nourriture et dispose d’une réglementation stricte concernant le recyclage des déchets.

Aubergines légèrement rétrécies par endroits, tomates marquées par des piqûres d’insectes, radis tordus et fripés, pommes et bananes à peine tachées et tellement gorgées de sucre… les exemples n’ont pas manqué pour mettre en avant l’aberration de notre société de consommation qui jette sans vergogne à la moindre imperfection un fruit, un légume en occultant ainsi le goût et les ressources nécessaires à sa production. L’habit ne fait pas le moine, trop souvent l’esthétique du fruit ou du légume est recherchée aux dépends du goût et du naturel … Même si l’Union Européenne a supprimée en 2009 la plupart des normes qu’elle avait fixées, les distributeurs et les consommateurs continuent d’exiger des produits « parfaits, zéro défaut ». Ce n’est pas parce qu’ils sont moches, biscornus, curieux voire insolites qu’ils ne sont pas bons … et ce Banquet des 5 000 nous l’a bien fait comprendre. Le monde de la consommation évolue et faites-vous aussi parti de ceux qui veulent connaître l’origine du produit, être sûr de sa fraicheur et de son goût au-delà de son aspect !

De 12H à 16H, Feedback et ses partenaires dont le Disco Soupe de Rennes ont ainsi offert un repas convivial et so greedy confectionné par les participants eux-mêmes à partir de produits frais, propres à la consommation mais qui dont la destinée était de finir à la poubelle. Une aventure humaine, bénévole, enrichissante et amusante, le tout saupoudré d’ingrédients magiques (une pincée de convivialité et une once de réception).

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DES CHIFFRES QUI LAISSENT PENTOI ET DONNENT LE TOURNI

La Commission européenne a mené une étude à l’échelle européenne et estime le gaspillage alimentaire tout au long de la chaîne alimentaire :

  • environ 190 kg/an par Européen
  • environ 150 kg/an pour un Français
  • environ 580 kg/an pour un Hollandais
  • environ 50 kg/an pour un Grec

Chaque Français jette 20 kg d’aliments encore consommables par an (ce qui représente entre 500 et 1500 euros) et dont 7 kg sont encore emballés.

1/3 de la production mondiale n’arrive jamais dans nos assiettes.

La distance parcourue par tous les composants d’un yaourt à la fraise avant de finir à la poubelle est éloquant, déroutant :

  • 708 km pour le pot en verre
  • 45 km pour le lait
  • 1497 km pour les fraises
  • 13 km pour le sucre de betteraves
  • 849 km pour les ferments lactiques
  • 901 km pour l’étiquette
  • 828 km pour le couvercle
  • 410 km pour la colle
  • 1369 km pour l’emballage
  • 1727 km pour les cartons de transport
  • 668 km pour la distribution

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LE POIDS DES MOTS, LE CHOC DES IMAGES … une destinée effrayante mais dont l’issue peut être renversée

« Global gâchis, le scandale mondial du gaspillage alimentaire » est un documentaire produit par Capa et réalisé par Olivier Lemaire. Un tour du monde insolite qui part à la source du gâchis et nous conduit en Europe, aux Etats-Unis, au Japon ou encore en Inde. Un reportage choc qui identifie les sources du gaspillage et qui propose des solutions pour y remédier.

EN VOILA UNE IDEE QU’ELLE EST BONNE

Des actions sont mises en œuvre aujourd’hui pour lutter contre le gaspillage alimentaire, tour d’horizon de quelques initiatives surprenantes, atypiques mais autant utiles qu’indispensables:

Des cantines « Zéro Gaspil’ »

Qui à la cantine n’a pas eu les yeux plus grand que le ventre me jette la première pierre … « NE GACHONS PAS LE PAIN QUI FAIT VIVRE » est l’un des slogans de l’entreprise de restauration scolaire « Mille et un repas » qui depuis peu propose une organisation des repas limitant le gaspillage alimentaire dans les selfs scolaires. Le principe est simple : responsabiliser les élèves et leur offrir la possibilité de doser leur quantité de nourriture (entrée, plat principal, accompagnement – le fromage et le dessert étant proposés en quantité limitée et en adéquation aux besoins des enfants). Chacun mange à sa faim et s’engage dès lors à ne rien laisser dans leurs assiettes. Grâce à cette initiative, les restes ont pu passer de 167 grammes par repas (la moyenne nationale) à moins de 10 grammes.

Pour en savoir plus : www.1001repas.com/zero-gaspi%C2%AE

Le pain gaspillé s’expose et pose dans les cantines

Depuis 2012, Sodexo en marge de la Semaine Européenne du Développement durable, a lancé l’opération « Moins de miettes, c’est plus d’assiettes ! ». De la maternelle au lycée, les enfants sont sensibilisés au gaspillage alimentaire à travers l’exemple du PAIN. La première semaine, le restaurateur récupère le pain laissé sur chaque plateau à la fin du repas et l’expose dans des sacs transparents le lendemain. La semaine suivante, l’opération est renouvelée et la quantité de pain « sauvée » est alors mesurée et comparée à la semaine précédente. Ensuite, cette quantité est ensuite convertie en « nombre de repas » dont bénéficieront les Restos du Cœur, partenaire de son programme STOP HUNGER.

Pour en savoir plus : www.endirect.sodexo.fr/actualites/?article=1

Des frigos en libre-service à Berlin

L’association allemande « Lebensmottelretten » a récemment installée à Berlin une dizaine de réfrigérateurs dans les rues, les cafés, les locaux d’associations pour y déposer des denrées alimentaires ou pour en prendre afin de lutter contre le gaspillage alimentaire. Cette initiative à l’image de la plateforme Foodsharing (qui permet d’échanger de la nourriture) plaît beaucoup en Allemagne, pays très sensible à la question du recyclage. Le succès est au rendez-vous et mes commerçants se sont volontiers prêtés au jeu en y déposant leurs invendus. Et pour éviter que le frigo ne devienne une poubelle, une affiche rappelle quelques règles de savoir vivre : la nourriture doit être saine et consommable, les utilisateurs sont appelés à donner un coup de chiffon pour garder le frigo propre. Les yaourts, viandes et autres denrées périssables y côtoient légumes et fruits. Tous mis à disposition de personnes dans le besoin, mais cerise sur le gâteau, les Berlinois peuvent ainsi se figurer les quantités astronomiques qui d’ordinaire sont gaspillées. Instructif, malin, la recette pour éviter le gaspillage.

Pour en savoir plus : www.mrmondialisation.org/decouvrez-le-frigo-en-libre-service-nouveau-moyen-de-lutte-contre-le-gaspillage/ et www.foodsharing.de/

Des applications intelligentes

Pour faciliter la réduction du gaspillage à l’échelle du foyer, une start-up a eu l’idée de créer un moteur de recherche participatif tel un justicier du frigo : Gaspifinder. Ce sauveur de la composte oubliée, de la brique de lait égarée, de la boîte de maïs poussiéreuse passe au crible les aliments laissés à l’abandon dans les frigos et les laissés-pour-compte des placards et des cagibis. Présenté comme un moteur de recherche classique, il suffit de taper le code-barres du produit recherché pour connaître sa date de péremption. Fastidieux mais infaillible pour ne plus jeter. Le bonus présent en bas de page qui donne des avis et des astuces. La plateforme est vivante, participative qui permet les échanges entre consommateurs.

Pour en savoir plus : www. gaspifinder.com/

L’idée de cette application « Checkfood » a vu le jour en 2013, lors du Hackathon organisé par la mairie de Paris. L’idée étant de plancher pendant 2 jours sur un sujet imposé pour créer une application mobile. Et cette année-là, le thème était « Régler la crise ». Aujourd’hui, l’application gratuite affiche une devise claire, nette et directe « je mange, je donne, je ne jette plus ! ». Gérée par l’agence « 5ème Gauche », Arno Pons son directeur en souligne l’intérêt contre le gaspillage et pour la solidarité « ces dons pourront, à terme, créer près de 520 millions de repas. Il s’agit ainsi de créer un réflexe positif, responsable et citoyen en partant d’un point négatif pour en faire un acte solidaire » et son objectif est louable car il s’agit de mettre en place un partenariat avec les acteurs de la grande distribution, ce qui permettrait de s’adresser à un grand nombre de consommateurs. En scannant les produits au moment de les ranger une information est donnée sur la date de péremption et facilite aussi sa gestion puisqu’une alerte informe en direct sur mobile qu’il faut soit les consommer ou les donner.

Pour en savoir plus : www.checkfood.fr/

Cook and dance : « Disco Soupe »

Depuis 2012, les « Disco Soupe » permettent de valoriser les denrées alimentaires jetées et sont régulièrement organisées pour sensibiliser au gaspillage. Éplucher des légumes, ciseler des aromates, trancher des fruits ne sont plus des corvées et deviennent même tendance. Après plusieurs sessions à Paris, les Disco Sopue s’organisent en province. Le concept est simple : cuisiner des fruits et des légumes au rebut ou invendus dans une ambiance musicale et très festive. On se réunit tous autour de tables sur un rythme endiablé avec des DJ’s et des musiciens. Les soupes, les salades ou les smoothies ainsi confectionnés sont ensuite redistribués gratuitement ou à prix libre. Un succès fulgurant puisqu’environ 200 Disco Soupes ont été organisés dans environ 90 villes et 10 pays différents. Ce ne sont pas moins de 25 tonnes de fruits et de légumes qui ont ainsi échappé à la benne.

Pour en savoir plus : www.discosoupe.org et https://frca.facebook.com/DiscoSoupeRennes

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Des ateliers de chef pour cuisiner les restes

Au cœur de la France, en plein Paris, une solution ancestrale anti-gaspi fédère des institutions du palais. Il existe de nombreux organismes et associations dont celle de « Salé Sucré » qui propose des cours de cuisine. Le plus, c’est que les chefs font cuisiner des recettes réalisées à base de 100 % de restes : croquettes apéritives, tempuras d’épluchures, mousses de fruits très mûrs, rouleaux de printemps revisités … autant de recettes astucieuses et originales pour donner une seconde vie à nos déchets encore comestibles.

Un circuit de distribution citoyen

L’association « Le chaînon manquant » créée en 2014 et installée à Paris, récupère les restes alimentaires des grandes distributions, des restaurants, et traiteurs, et les redistribue aux associations comme Les Restos du Cœur, Aurore, la Mie de Pain, ou encore Emmaüs. Au volant de leur camionnette électrique, l’équipe de bénévoles parcours les rues et les ruelles de Paris (mercredi et vendredi) afin de collecter les produits alimentaires mis de côté par les professionnels de l’alimentaire en vue d’une redistribution à des associations.

Pour en savoir plus : www.lechainon-manquant.fr/ et www.lachaineducoeur.fr

« Les Fruits et légumes Moches »

La chaîne de grande distribution Intermarché fut la première à mettre en place une action pour lutter contre une partie du gâchis alimentaire dans ses rayons primeurs notamment en mettant en vedette, avec humour, les fruits et légumes difformes. Initiée en 2014 par l’enseigne Intermarché, l’opération est appelée «  Fruits et Légumes Moches ». Discriminés à cause de leur physique ingrat, les « Fruits et Légumes Moches » sont pourtant aussi bons que les autres et c’est ce qui est mis en avant. Grâce à l’agence de publicité « Marcel », leurs réhabilitation sur les étals se fait donc sur le ton de l’humour, du second degré, outre le fait de leur permettre de retrouver confiance en eux, de les glorifier, de les rendre beaux et sympas tout en luttant contre le gaspillage alimentaire et le pouvoir d’achat des français.

Pour en savoir plus : https://www.intermarche.com/home/canal-intermarche/developpement-durable/legumes-moches–goutes-et-approu.html et www.danstapub.com/marcel-intermarche-fruits-legumes-moches/

Le label « Gueules cassées »

Initiée par les producteurs français de fruits et de légumes, le label des « Gueules cassées » a pour but de revaloriser des produits moins parfaits (pommes de terre aux formes biscornues, carottes à deux jambes, tomates dissymétriques et autres fruits et légumes à la forme altérée) qui méritent pleinement d’être vendues mais qui n’arrivent jamais sur nos étals.

Avec une campagne de communication ludique et innovante, des spots TV qui font sourire et attirent l’attention des ménages, l’opération encourage à acheter ces fruits et légumes moches, vendus à prix discount. 300 points de vente partenaires soutiennent les « moins jolis et pourtant exquis». L’opération a depuis été adoptée par les magasins Leclerc, Auchan et Monoprix et s’est élargie à tous les secteurs du monde agroalimentaire (artisans, PME, fabricants de toutes les régions de France).

Pour en savoir plus : www.lesgueulescassees.org/

POUR ALLER PLUS LOIN DANS LA LUTTE ANTIGASPI

www.feeding5k.org

www.reduisonsnosdechets.fr/particuliers/je-passe-laction/jevite-le-gaspillage-alimentaire-0

www.alimentation.gouv.fr/gaspillage-alimentaire-campagne

www.discosoupe.org

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